Entourés de professeurs de l’UPMC et du recteur chancelier des universités, Maurice Quenet, le président Jean-Charles Pomerol y a honoré comme de tradition huit éminentes personnalités scientifiques internationales qui s’illustrent par des activités en lien étroit avec celles de l’UPMC, telles que : la formation doctorale, la biologie cellulaire, la biologie génomique, les neurosciences, la théorie des probabilités, la gestion des déchets nucléaires ou encore la formation à distance et la robotique. Cette cérémonie que l’UPMC organise tous les deux ans revêt un caractère symbolique en rendant hommage tant à l’excellence scientifique de ces hommes et femmes, tous acteurs dans le progrès des sciences, qu’à leur engagement humaniste et leur implication dans l’évolution de la société toute entière. Dans un contexte d’internationalisation des savoirs, la France a vocation à rayonner. C’est pourquoi l’UPMC tient à entretenir cette tradition qui la lie à ses pairs étrangers et vient souligner une coopération sans frontière entre les chercheurs du monde.
Eloge de Monsieur Ricardo Ehrlich, maire de Montevideo (Uruguay)
Par le professeur Gilbert Béréziat , son parrain

Incontestablement Ricardo Ehrlich illustre toute la complexité et les contradictions qui ont agité l’intelligentsia Latino-américaine depuis la fin des années cinquante. Il est né à Montevideo le 4 novembre 1948. Ses parents, font partie de ces émigrants européens qui ont façonné l’Amérique Latine d’aujourd’hui et plus particulièrement celle de l’Uruguay.
L’Uruguay, est un pays de 3 millions d’habitants. Il peut être vu comme un appendice hispanisant situé au sud du Brésil. Il est séparé de son grand frère argentin par l’imposant Rio de la Plata. Il doit son nom à un petit oiseau nommé "el uru" qui vit sur les rives du fleuve Uruguay, lequel signifierait lui-même "rivière du pays de l’Uru". C’est du moins le conte que je préfère à l’autre histoire qui réfère à la rivière des escargots. Cette nation s’est créée par l’identité hispanisante très forte et par son refus de rester sous tutelle, lorsque après son indépendance conquise en 1815, elle fut envahie par le Brésil en 1821. Le Brésil et l’Argentine, reconnurent son existence en 1828. Les deux premiers présidents du nouvel État furent le général Fructuoso Rivera, fondateur du Parti libéral "Colorado", et le général Manuel Oribe, chef du Parti conservateur "Blanco" (ainsi désignés en raison de la couleur de leurs drapeaux respectifs). Ces deux partis organisèrent pendant un siècle et demi fa politique du pays. Les français ont constitué, jusqu’en 1843, les bataillons les plus importants de l’immigration à Montevideo.
L’Uruguay n’a pas eu a proprement parler d’oligarchie. La faible densité de population et le poids de l’immigration européenne ainsi que l’absence de conflits internes d’envergure à partir de l’échec, en 1904, des épisodes insurrectionnels ruraux menés par les "Blancos" a toujours été important et a conduit à l’établissement, au début du 20e siècle, d’un Etat laïc, ayant une politique sociale et économique progressiste. Le grand architecte en fut José Batlley Ordonez (le "batllismo"), ayant fait ses études en France et grand admirateur de la démocratie helvétique. Il fut président de 1903 à 1907 puis de 1911 à 1915, la législation sociale avancée qu’il mit en place ouvrit la voie social-démocrate. Ce fut une période de prospérité et de bien être, l’Uruguay était alors surnommée "la Suisse de l’Amérique Latine".
La crise de 1929 provoqua un premier coup d’Etat en 1933, avec lequel commença un processus soutenu de croissance industrielle jusqu’au milieu des années cinquante. La démocratie revenue, l’Etat joua un rôle décisif en promouvant la protection de la production industrielle, vers laquelle affluaient les capitaux excédentaires de l’élevage. En quelques années se forma une nouvelle classe ouvrière concentrée autour de Montevideo. Mais au milieu des années cinquante, la réduction de l’accès aux marchés Nord Américains et Européen allait stopper brutalement ce modèle économique. L’Uruguay entrait alors en régression pour plus de trente années. Le pays s’endetta pour survivre et la démocratie dégénéra puis sombra le 27 juin 1973. La dictature dura douze années et fût particulièrement sanglante. Elle accru encore la paupérisation des couches moyennes et ouvrières sans résoudre aucun des problèmes structuraux posés au pays.
J’ai découvert l’Uruguay au sortir de la dictature en 1986 à l’issu d’une mission universitaire au Brésil. des camarades du syndicat des chercheurs scientifique voulaient que j’examine les conditions d’une aide aux intellectuels uruguayens de retour d’exil. C’est ainsi que j’ai rencontré Sarah Youtchak et les membres de la mutuelle Israélite d’Uruguay dirigée alors par Liber Mandresi. Il faut dire que l’immigration juive en Amérique du Sud a été un facteur important pour l’histoire de ces pays. Des marranes portugais au 15e siècle à la vague d’immigration massive des juifs européens et en particulier de ceux d’Europe orientale de la fin du 19e siècle puis consécutive à la montée du nazisme ils importèrent avec eux leur soif de démocratie d’ouverture et de justice, furent aux avant postes des luttes sociales et politiques et de nombreux jeunes Juifs furent arrêtés par les dictatures militaires, et pas seulement en raison de leur appartenance à des mouvements de gauche.
J’ai jugé bon de rappeler ces choses d’abord parce que c’est dans ce contexte historique que la famille de Ricardo Ehrlich s’est installée en Uruguayen provenance de Pologne et aussi par ce que Ricardo Ehrlich, brillant étudiant de vingt ans à l’Université de la République fut aussi l’un de ces jeunes progressistes qui choisirent le chemin du refus radical jugeant que la gauche traditionnelle avait échoué. Il fut sinon membre, du moins dans la mouvance du mouvement "Tupamaros" fondé en 1962 à Montevideo dans le quartier populaire de la Teja, où est d’ailleurs né l’actuel président de la république, en référence à l’inca Tupac Amaru 1er - assassiné par les Espagnols en 1572. En septembre 1972, quatre siècles plus tard, sous Juan Maria Bordaberry Arocena, héritier du plus gros propriétaire terrien du pays, chef de la Liga Nacional de Accion Ruralista et membre du parti Colorado, président de ce qui est encore pour quelques temps la république d’Uruguay, Ricardo Ehrlich est arrêté et emprisonné. Libéré en 1974, peu de temps après le coup d’état militaire, il se réfugie en Argentine, exfiltré en France il est accueilli à Strasbourg dans le laboratoire du professeur Jean Pierre Ebel à la faculté de pharmacie. Je veux saluer ici Jean Pierre Ebel aujourd’hui décédé, car c’est tout à l’honneur de l’Ecole de Strasbourg d’avoir donné, par delà les désaccords politiques, qui sont la règle dans un monde libre, tout son sens à l’habeas corpus universitaire et nombreux furent ceux qui, fuyant les années de plomb latino-américaines ou d’ailleurs, trouvèrent en Alsace le lieu de leur reconstruction. Ricardo Ehrlich poursuivra à Strasbourg sa formation en biochimie pendant quatre années comme stagiaire de recherche et il y soutiendra une thèse de doctorat d’état es sciences.
Il est recruté au CNRS en 1978 et participe à la création du département "Structure et dynamique du génome" de l’Institut Jacques Monod avec Claude Reiss, Jaime Gabarro et Francis Rodier. Ses recherches ont contribué à déchiffrer les étapes centrales du processus de lecture de l’ARN et des propriétés physiques de l’ADN lors de sa reconnaissance. Lorsque la démocratie est rétablie en Uruguay, il y retourne, il sera élu professeur de biochimie à la faculté des sciences de l’Université de la République où il crée le laboratoire de biochimie et de biologie moléculaire, en 1993 il prend la direction de l’institut de biologie et il est élu doyen de la faculté des sciences en 1997. Curieusement, ce n’est que lors du voyage de préparation du projet ARCUS que je l’ai fait sa connaissance à Montevideo en 2004 en provenance de Sao Paulo et en partance pour Santiago du Chili. Il venait d’être désigné pour présider le conseil d’administration de l’Institut Pasteur de Montevideo. Nous avions souhaité, à cette occasion relancer la coopération en biologie entre nos deux universités et avec les deux instituts Pasteur de Paris et de Montevideo. Ce sera grâce à un autre rescapé des geôles militaires uruguayennes, professeur de physiologie à l’UPMC, lui aussi passé par Strasbourg, que ce souhait sera concrétisé par l’ouverture d’un master conjoint en septembre prochain. Mais entre temps, la gauche uruguayenne, enfin unie sous la houlette du Frente Amplio, va arriver au pouvoir.
Quand il fut fondé en 1971 le Frente Amplio regroupa d’abord deux des trois traditions de la gauche uruguayenne: les communistes et les socialistes. A cette alliance ont participé très vite des groupes proches du mouvement Tupamaros, la Démocratie Chrétienne et des secteurs en rupture avec les partis traditionnels. Sceller l’unité avec une telle hétérogénéité ne fut pas simple. Ce sont les communistes qui firent preuve de la plus grande souplesse. Le front désigna comme candidat à la présidence, dans un moment de grande tension avec la guérilla et les syndicats Liber Seregni Général reconnu et respecté. Il fit preuve d’une grande habileté en donnant la priorité à la négociation et au dialogue sur la confrontation et à l’élargissement du spectre des alliances sans trop s’attacher aux options idéologiques. Bref, la gauche Uruguayenne devenait pragmatique. Grâce à un réseau serré de comités où se rencontraient tous les courants il s’est constitué une véritable identité frenteamplista qui a su dépasser les clivages antérieurs. Elle put ainsi traverser la dictature en gagnant une importante légitimité démocratique qui dépassa les frontières politiques traditionnelles. La dictature consolida l’identité de la gauche au travers d’une sorte de "pacte de sang" qui scella des loyautés.
En 1990 Tabaré Vasquez, médecin et cancérologue, formé à l’institut Gustave Roussy devint le premier Maire de Montevideo à la tête de la coalition du Frente Amplio. La gestion efficace de la ville allait renforcer la position du front et lui faire gagner l’élection présidentielle du 31 Octobre 2004. Le Frente Amplio avait encore amplifié sa base sociale au sein d’une coalition élargie le Frente Amplio, Encuentro Progressista, Nueva Mayoria qui obtenait la majorité absolue des sièges à la chambre. A la demande des comités de base, Ricardo Ehrlich accepte de conduire la liste du front aux élections municipales. Elle les gagne avec plus de 60 % des suffrages. En mai 2005 il est élu Maire de Montevideo. A cette occasion il battra largement Pedro Bordaberry, le fils du président sous lequel il avait été emprisonné.
Cher Ricardo Ehrlich, l’université Pierre et Marie Curie s’honore en vous recevant en son sein comme docteur honoris causa. Elle reconnaît par là votre parcours exemplaire, d’homme de science et de citoyen qui a dû, comme tout homme de sciences digne de ce nom et comme l’a si bien dit notre poète Georges Brassens, parfois errer en liberté sur des sentiers mal fréquentés. Il n’y a pas d’université libre sans hommes libres mais il n’y a pas d’hommes libres sans université libre. Au moment où notre université a décidé de secouer les carcans étatiques, c’est avec grande joie que nous allons honorer à travers vous tous les universitaires Sud Américains en souhaitant à leurs universités pleine liberté et responsabilité et, puisque vous êtes à la tête des affaires de Montevideo, je suis sûr qu’avec vous, l’Université de la République aura un soutien précieux.
